Les jeux d’écriture de Florent Deloison – Art, jeu vidéo et société

QUAND LES HAMSTERS REGNAIENT SUR LE MONDE-moy

A l’issue de la première résidence “arts numériques” à Cergy, l’artiste Florent Deloison dévoile le scénario d’une humanité dominée par le monde animal. Après avoir domestiqué les hommes, hamsters et poissons (rouges) deviennent de redoutables adversaires de jeu. A travers ses oeuvres vidéo-ludiques, l’exposition vous offre de représenter votre espèce dans plusieurs épreuves olympiques face à des animaux en chair et en os. Croisant les références au cinéma de science fiction, à l’histoire politique du XXe siècle et au jeu vidéo des années 80 ou 90, les jeux de Florent Deloison nous plongent dans des expériences décalées à forte portée symbolique. Ici, le dispositif ludique interroge avec humour et acidité un anthropocentrisme enraciné dans notre culture. En confiant des contrôleurs de jeu à des animaux, en les rendant aussi efficients qu’un joystick, il devient dispos itif de communication. Homme et animal parlent le même langage : celui de la performance ludique et sportive, d’une compétition qui vire à l’absurde.
Né en 1983, Florent Deloison est artiste contemporain et enseignant à l’ENSCI. Depuis ses études à l’Ecole d’arts d’Aix-en-Provence puis à l’ENSAD, il choisit le jeu vidéo comme son principal support d’expression artistique. Exposées notamment au Centre Pompidou ou au 104 (Futur en Seine 2013), ses pièces interrogent notre rapport à la société de l’information, à l’économie et à la politique.

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Pastiche et jeu vidéo

Dans sa démarche, le travail de Florent Deloison a beaucoup à voir avec l’exercice du pastiche, en littérature. Imiter le style d’un auteur connu des lecteurs, en reprendre les tournures stylistiques pour qu’on en perçoive les références à la lecture ou à l’écoute. La qualité du pastiche réside le plus souvent dans le décalage entre le sujet traité et le style choisi. De Rabelais à Hervé Le Tellier en passant par Raymond Queneau, le pastiche est « aussi vieux que la littérature » selon la formule consacrée. Une constante : il est marqué par l’humour. Si cette pratique s’est étendue aux arts plastiques, au cinéma ou à la musique, autant dire qu’elle est beaucoup plus neuve dans le monde du jeu vidéo. Chez Florent Deloison, il y a souvent référence aux jeux vidéo marquants des années 80 et 90 et en même temps une réécriture complète : du scénario au programme informatique en passant par le graphisme. Ses pièces « à la manière du jeu vidéo » nous racontent autre chose, en s’ancrant dans l’actualité pour manier les symboles avec humour et ironie. Présentée à Paris dans le cadre du festival Futur en Seine, La Chevauchée du CAC 40 V2 transposait les fluctuations boursières en partition (générées en temps réel) à l’écran d’un jeu façon Guitar Hero. Aujourd’hui, les jeux Hamster Olympics et Hamster Olympics Fish Edition mettent en scène les relations entre humanité et monde animal en pastichant un dispositif ludique « canonique »  : le jeu Hyper Olympic / Track and Field (Konami, 1983). La simplicité du gameplay original en fit une référence inamovible. Le jeu est « l’idéal-type » de la compétition d’athlétisme. Florent Deloison en reprend les mécaniques, les transpose dans son époque technologique (les capteurs Kinnect pour les joueurs humains, le système arduino et la vidéo qui permettent de faire entrer dans le jeu des « joueurs animaux ») et les met au service d’un nouveau projet : mettre en scène la rivalité entre monde animal et humanité.

Evoluant dans un système de références multiples (cinéma d’action des années 70, science-fiction des années 90…), Florent Deloison prolonge le jeu du pastiche en musique avec sa version du Lion, extrait du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns t inséré en introduction du jeu Hamster Olympics.

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Ainsi, au travers de sa trajectoire artistique globale, de La Rhétorique peut casser des briques à l’exposition Quand les hamsters régnaient sur la terre, Florent Deloison contribue-t-il à donner ses lettres de noblesse à un genre : le pastiche en jeu vidéo.

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Effet de réel

Au delà de l’exercice de style, l’exposition déploie une fiction dans laquelle l’humanité est réduite en esclavage par de tous petits animaux : hamsters et poissons. Une fois passée la drôlerie de son scénario (maximisée par le choix des hamsters et des poissons rouges), le dispositif pose avec acuité la question de la relation entre humanité et monde animal. Par l’intermédiaire de contrôleurs de jeu adaptés aux corps et aux comportements des animaux, les installations de Florent Deloison permettent d’inverser la relation de domination en posant brutalement d’autres règles du jeu. La capacité des animaux à dépasser nos performances physiques sera éprouvée par le joueur. Le code informatique est tout entier dévolu au respect du scénario titre : «  Quand les hamsters régnaient sur la terre ». Le changement n’est pas daté mais la situation est désormais figée dans le temps par le programme informatique.

Conjugué avec la présence des animaux en chair et en os, l’ensemble du dispositif produit ce qu’on pourrait appeler un « effet de réel » en référence au terme utilisé par Roland Barthes à la fin des années 1960 pour désigner (en littérature, une nouvelle fois) la présence d’éléments descriptifs qui semblent dénués de valeur fonctionnelle.

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La vie est un jeu

Parallèlement, dans le monde réel, en France, la Fondation 30 millions d’années réunissait plus de 60000 signatures autour de sa pétition «  Pour une interdiction définitive de l’expérimentation animale ». En Espagne, les élus de Catalogne s’apprêtent à interdire par la loi les numéros de cirque avec des animaux (sauvages ?). Depuis le début de sa résidence, l’artiste est pris à parti par des militants de la cause animale, des représentants locaux du « veganisme ». Connaissant actuellement un fort développement, ce mouvement est à la fois un mode de vie fondé sur le refus de l’exploitation et de la cruauté envers les animaux et une nouvelle forme de militantisme qui incite ses représentants à intervenir partout où cela leur semble nécessaire. Centré initialement sur les conditions de vie en captivité des animaux choisis pour la résidence (3 rongeurs et 1 poisson rouge), l’action de ces militants prend de l’ampleur à mesure que l’exposition approche. Sur les réseaux sociaux, la publication d’extraits vidéo des jeux de l’artiste donne l’occasion aux militants de s’exprimer :

« A l’heure où des villes refusent les cirques avec animaux, (…) s’ouvrent au respect des animaux, c’est tout le contraire à Cergy. Voilà encore la preuve avec ce supposé artiste qui utilise des animaux en chair et en os pour son supposé art. (…) ».

Ces réactions franchement hostiles ont tendance à renforcer le sens du projet de Florent Deloison. Vraisemblablement, il vise juste en mettant en scène l’affrontement entre humanité et genre animal. Le scénario de ses jeux résonne dans le réel : du contexte local de l’exposition à la radicalisation des mouvements de défense des animaux à l’échelle internationale.

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D’une certaine manière, si je ne défends pas les hamsters en dénonçant les conditions d’utilisation des animaux dans le projet de Florent Deloison, c’est que je défends le projet et donc le camps des humains. Je m’emploie donc à défendre mon parti pris (sur les réseaux sociaux et dans le présent article) :

« [Les animaux] sont convenablement traités, ni mieux, ni plus mal que des animaux de compagnie dans la sphère privée. De la même manière, l’installation requiert leur participation dans le sens de leurs habitudes comportementales. (…) Il est probable que plusieurs (jusqu’à 3) animaux se relaient pour les phases de jeu. C’est la meilleure façon de leur permettre aux uns et aux autres des temps de repos sur les périodes d’ouverture au public de l’exposition. C’est aussi la meilleure façon d’avoir des animaux qui ont envie de jouer.« 

On pourra s’amuser, s’enthousiasmer ou s’offusquer (c’est selon) de l’idée d’utiliser des animaux dans un dispositif vidéo-ludique pensé pour inverser le temps d’une visite d’exposition (donc d’une fiction) la relation de pouvoir entre monde animal et humanité. Quelque soit votre camp, soyez les bienvenus à Visages du Monde pour vous faire votre idée.

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